ça semble dater de 1999, dix ans déjà !
Objectif zéro déchet
France Bequette
La culture de la consommation qui, depuis le milieu du siècle dernier, s’est étendue de l’Amérique du Nord à l’Europe de l’Ouest, au Japon et à une
minorité de riches dans les pays en développement, a apporté avec elle un appétit sans précédent pour les biens matériels — et les matériaux dont ils sont issus.
Pour réduire, réutiliser ou recycler les déchets que l’on produit en trop grand nombre, les idées originales foisonnent.
Notre planète croule sous les déchets et la situation ne fait qu’empirer. Il est impossible d’en estimer l’exacte quantité dans les pays du tiers
monde.
En revanche, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publie des chiffres concernant ses 29 pays membres.Entre 1980 et
1995, les quantités totales de déchets municipaux y sont passées de 347 à 484 millions de tonnes, dont 238 aux Etats-Unis et 153 dans les 15 pays de l’Union européenne.
En 1995, les seules industries de ces pays ont produit 1,5 milliard de tonnes de déchets.Les Français, champions des déchets agricoles et forestiers
avec 377 millions de tonnes contre 90 000 chez les Grecs, jettent chaque année 17 milliards de sacs en plastique (ndlr : les "déchets agricoles et forestiers
n'en sont pas ! sont comptabilisés là-dedans les pailles qui restent aux champs ou sont utilisées en élevage, ou les branchages etc. ; bref, de la précieuse matière organique mais en aucun cas
des déchets !) ; ils mettent au rebus 1,7 millions de voitures et 20 millions de pneus.Quant aux Allemands, ils se débarrassent de 4,42 millions de tonnes d’emballages. Une paille
comparée aux 64 millions de tonnes américaines.
Les Etats-Unis décrochent aussi la palme pour les ordinateurs : 10 millions finissent à la décharge tous les ans.
En 1990, 40 millions de tonnes de déchets en quête de recyclage, et provenant des pays de l’OCDE, ont été exportées. « Pour réduire les flux de
déchets dans le monde, explique John Young, chercheur au Worldwatch Institute de Washington, nous devons changer radicalement nos attitudes, une transition aussi profonde que la mutation
entre l’âge de pierre et l’âge du bronze... Cette révolution ne se fera pas grâce à une utilisation infiniment plus efficace des matériaux existants ».
Qu’est-ce qu’un déchet ?
Aucune définition ne fait l’unanimité. En Belgique, par exemple, il s’agit de « toute matière ou objet que son possesseur met au rebut, a
l’intention ou est contraint de mettre au rebut ». Les chiffres publiés en Belgique sont donc considérables. Un exemple: 645 636 tonnes de déchets exportées en 1991 contre 21 126 pour la
France et 108 466 pour les Etats-Unis. Au Mexique, la formulation est très compliquée: « Toute matière dont la qualité ne permet plus de subir à nouveau l’opération qui l’a produite ».
En Suisse, « les déchets sont des matières transportables que leur propriétaire met au rebut ou qui doivent être mises au rebut dans l’intérêt public. » Pour la Corée du Sud, les déchets
incluent « tout ce qui n’est plus nécessaire aux êtres vivants ou aux activités commerciales », y compris « les carcasses des animaux morts ». Selon l’OCDE, une difficulté
supplémentaire survient lorsqu’il s’agit de traduire le verbe anglais discard, utilisé dans les définitions, qui signifie se défaire, mettre au rebut ou abandonner et le mot
disposal, à la fois destruction, enlèvement, évacuation, mise en décharge, donc un choix de solutions bien différentes.
Par ailleurs, le tonnage de déchets exportés ne correspond pas nécessairement à celui qui est importé, car ceux-ci peuvent très bien changer
d’appellation en franchissant une frontière. Si des pneus usés sont exportés comme déchets vers un pays dont la législation est moins stricte, ils deviennent, à l’importation, un simple produit
commercial. Suivre les mouvements transfrontaliers des déchets est donc un casse-tête. D’autant que le coût de leur recyclage ou de leur mise en décharge varie d’un pays à l’autre. Le plus
économique, si l’on échappe à la vigilance des douaniers, reste de se livrer à la contrebande et de déposer incognito ces pneus dans des décharges sauvages, au mépris de
l’environnement.
« La culture de la consommation qui, depuis le milieu du siècle dernier, s’est étendue de l’Amérique du Nord à l’Europe de l’Ouest, au Japon et à
une minorité de riches dans les pays en développement, a apporté avec elle un appétit sans précédent pour les biens matériels — et les matériaux dont ils sont issus », constate John Young. «
Aux Etats-Unis, ajoute-t-il, une personne moyenne contribue à l’utilisation, au cours de sa vie, de 540 tonnes de matériaux de construction, 18 de papier, 23 de bois, 16 de métaux et
32 de produits chimiques ». Il est donc à la fois indispensable de réduire la consommation de matières premières et de minimiser la production de déchets.
La politique des «3R»
La plupart des pays industrialisés possède une législation en ce sens, fondée sur les «3 R»: réduire, réutiliser, recycler. Elle porte sur plusieurs
secteurs: l’industrie et l’emballage, les déchets ménagers et organiques, le papier, les batteries de voitures, les pneus, les huiles et lubrifiants. L’idéal est de réduire les quantités à la
source, surtout pour les substances dangereuses. C’est le cas, par exemple, des chlorofluorocarbones (CFC), ennemis de la couche d’ozone, difficiles à récupérer et progressivement retirés du
marché.
Les pneus se réutilisent pour fabriquer des murs antibruit. Le papier se recycle. Toutefois, une quantité de déchets échappe aux 3 R. Leur élimination
passe alors par l’incinération, décriée en raison de la pollution de l’air par les émissions de dioxine trop souvent relevées autour des incinérateurs, et par la mise en décharge, de moins en
moins tolérée en raison des effluents pollués et des mauvaises odeurs qui en émanent.
Face à une situation préoccupante à laquelle il est très difficile de remédier, Gunter Pauli, économiste belge, a lancé en 1994 le programme ZERI (Zero
Emissions Research Initiative) qui peut se traduire par «Zéro déchet». Il a été soutenu par l’Université des Nations unies, basée à Tokyo, un réseau international d’universitaires préoccupés,
notamment, d’environnement. Il s’agit, dans l’industrie ou en agriculture, de ne rien laisser perdre, de considérer tout déchet comme une matière première, et d’éviter de polluer tout en
procurant des bénéfices et en créant des emplois. Quantités de projets ont été présentés à Windhoek, en Namibie, au cours du IVe Congrès Zeri, qui a réuni, en octobre 1998, 250 personnes venus de
cinq continents. En voici quelques exemples.
Le mariage de la jacinthe d’eau et du champignon
Originaire d’Amérique du Sud, cette plante a été introduite soit accidentellement, soit volontairement pour sa beauté, la jacinthe d’eau
(Eichhornia crassipes) s’est parfaitement adaptée aux régions tropicales où elle prolifère partout. Prenons l’exemple de l’Afrique où elle est signalée pour la première fois dans le
delta du Nil et en Afrique du Sud, au Natal, puis en Rhodésie du Sud (l’actuel Zimbabwe) en 1937. A partir des années 50, elle colonise l’Afrique, sautant de lac en fleuve, de barrage en marais,
d’étang en canal d’irrigation. Cette belle étrangère est une tueuse. Elle vole l’oxygène de l’eau aux plantes indigènes, aux poissons et aux amphibiens, et les asphyxie. Elle nuit aux transports
fluviaux, donc au commerce et au tourisme, mais surtout aux pêcheurs en se prenant dans leurs hélices et en déchirant leurs filets sous son poids. Elle menace la production d’hydroélectricité en
infestant les canaux qui alimentent les barrages. L’agriculture est également victime de sa prolifération, car elle bouche les canaux d’irrigation.
Après que toutes les tentatives d’en venir à bout eurent échoué, le programme ZERI en a fait une alliée en prenant modèle sur le Viet Nam où elles sont
cultivées. Séchées puis compostées, les jacinthes fournissent un excellent milieu pour faire pousser des champignons comestibles. Un kilo de ce substrat produit 112 kg de champignons frais de
l’espèce Pleurotus sajur caju (une variété de pleurote tropicale) en cinq semaines.
En Ethiopie, Dawit Abate, professeur de mycologie au département de biologie de l’Université d’Addis Abeba, forme des enfants des rues à cette culture
facile de bon rapport. Au Zimbabwe, Margaret Taguira, de l’Université d’Afrique de Mutare, en produit jusqu’à 100 kg par jour. Reste à constituer, sur le modèle chinois, des banques de spores
permettant de multiplier cette culture qui fait d’un fléau un remède contre la pauvreté.
Le ver de terre qui lave plus blanc
Le blanc évoque la pureté et la bonne hygiène du linge. Mais il est obtenu par traitement au chlore et celui-ci est tueur d’ozone. Par ailleurs, les
phosphates contenus dans les lessives sont accusés de favoriser l’asphyxie des lacs, des cours d’eau et de provoquer en mer des marées vertes. Les phosphates apportent en effet des éléments
nutritifs qui favorisent la croissance excessive des plantes dont la décomposition chasse l’oxygène dissous dans l’eau, donc la vie.
Or, comme l’explique Z.M. Nyiira, du Conseil national pour la science et la technologie de Kampala, en Ouganda, les insectes produisent des enzymes qui
« digèrent » la cellulose — les termites par exemple — ou la chair et le sang des animaux, comme la larve de mouche bleue, la mouche tsé-tsé, le moustique ou le ver de terre. Pourquoi ne pas
tirer de certaines des 1 800 espèces de vers de terre, comme les Eisenia fœtida, les enzymes qu’ils fabriquent et qui viennent facilement à bout de taches de sang, de vin ou de terre
?
Ces enzymes sont déjà employées pour purifier médicaments et vaccins. Il est maintenant possible de les soustraire aux vers au moyen d’une seringue,
sans tuer ces animaux, la seule difficulté étant de distinguer la tête de la queue. De petites savonneries artisanales de Colombie et de Slovaquie ont déjà adopté cette technique.
Le miracle de Las Gaviotas
Le Centre de recherches environnementales Las Gaviotas a été créé en 1966 par Paolo Lugari à Vichada, à l’est de la Colombie, près de la frontière avec
le Venezuela. Appuyé par la Banco central hipotecario, il fonde sa réputation internationale sur l’utilisation massive des énergies renouvelables: équipement de 40 000 logements sociaux à Bogota
en chauffe-eau et réfrigérateurs solaires, création de cuisines semi-industrielles fonctionnant à l’huile de coton chauffée à 180°C dans des tubes sous vide, économisant ainsi les carburants
polluants.
A Vichada, l’hôpital fondé par Las Gaviotas produit sa propre énergie, distille son eau, assure un air naturellement conditionné, cuisine ses produits
d’agriculture biologique et cultive ses plantes médicinales.
Paolo Lugari, conscient que la Colombie perd 650 000 hectares de forêts par an, a aussi décidé de lancer un vaste programme de reboisement. Malgré la
sécheresse et l’extrême acidité du sol, au rythme d’un pin des Caraïbes planté en quelques secondes, 24 heures sur 24 pendant trois mois, environ 1 000 hectares ont été reboisés. La colophane
tirée de la résine des pins est coulée dans des boîtes de carton recyclé si malignes qu’elles ont reçu le prix national de l’innovation en matière d’emballage. De plus, avec la forêt, l’eau est
revenue. Purifiée en filtrant à travers l’humus, elle est embouteillée et vendue à bas prix pour combattre les maladies digestives qui frappent la population. Le Ve Congrès mondial ZERI se
tiendra à Vichada en octobre 1999.
Une brasserie pour poissons
A Tsumeb, au nord de la Namibie, les Brasseries namibiennes fabriquent de la bière de sorgho sans aucun déchet. Inspirés par une expérience pilote
conduite à Fidji, les brasseurs élèvent du poisson et font pousser des champignons. Les déchets de sorgho sont placés dans des bacs en ciment, où ils fermentent en produisant du méthane. 80% des
habitants de Tsumeb utilisent ce gaz pour faire la cuisine, économisant ainsi le bois.
La Namibie est l’un des pays les plus secs du monde. Or on dépense 5 litres d’eau pour un litre de bière. Au lieu d’être gaspillée, l’eau alimente de
grands bassins. Alors qu’il faut 7 tonnes de grain pour produire une tonne de viande de boucherie, 1,8 tonne suffit pour fournir une tonne de poisson. L’idée est alors venue à George Chan, un
expert mauricien qui a beaucoup travaillé en Chine, de pratiquer l’aquaculture près des brasseries, avec d’excellents résultats.
Le grain est aussi un excellent substrat pour cultiver des champignons. Des expériences similaires ont lieu actuellement en Amérique du Nord, au Japon,
en Allemagne, au Brésil, en Colombie et aux Seychelles.